Slavoj Žižek: Que signifie être un grand penseur aujourd’hui?

[Transcription partielle de la fin de la vidéo ci-dessous.]

Je suis d’accord avec mon ami, Peter Sondergaard, bien qu’il soit de droite. Mais vous savez que nous pouvons apprendre de l’intelligence de la droite conservatiste.

Aujourd’hui, le problème est que nous ne sommes pas suffisamment aliénés.
Nous devrions par exemple contredire cette stupidité politiquement correcte du multiculturel : ” Comprenons les autres.”

Comment comprendre les autres s’ils ne peuvent déjà pas se comprendre eux-mêmes et que nous ne nous comprenons pas nous-mêmes ?

Imaginons que je vive dans un immeuble où il y a des arabes, des noirs, des latinos, des chinois …

Ce que je veux ce n’est pas les comprendre. Ce que je veux est simplement vivre une vie respectueuse où nous nous saluons amicalement. Et non pas parce qu’ils sont ce qu’ils sont.

Je pourrais devenir ami avec quelques uns d’entre eux. Ce qui est certainement préférable que d’être ami avec ceux de mon propre pays …

Vous savez ce qu’est pour moi la véritable beauté de l’aliénation ?
La politesse. La politesse est uniquement une question d’aliénation.

Un exemple : nous nous détestons mais nous nous croisons dans la rue. On sait très bien que l’on ne s’aime pas l’un et l’autre mais néanmoins nous nous saluons : “Comment ça va ? Content de te voir …”

C’est un mensonge sincère qui ne dit pas simplement : “Je suis un hypocrite.” mais plutôt : “Même si je suis de mauvaise humeur et que je m’en fous de toi, il y a tout de même une forme d’acceptation, de bienveillance.”

La politesse est une aliénation basique au langage. Ne pas dire ce que l’on veut est ce qui produit un espace respirable.

Avec l’aide de Freud et Lacan, nous devrions corriger Marx.
Tout est là : Nous avons besoin de plus d’aliénation. Pourquoi cette approche impérialiste du :” Comprenons les ! Comprenons les !” ?

La seule compréhension qui vaille est celle de la lutte. Non pas avec l’ennemi mais de solidarité dans la lutte.

Je déteste ces livres de l’UNESCO, encore des livres candidats à être brûlés à la Goebbels, qui décrivent combien est belle la diversité culturelle. C’est écoeurant.

Nous avons dans notre culture même, un antagonisme, un conflit. Ils ont leurs propres conflits dans leur culture. La seule universalité est celle de la lutte. Notre lutte est une part de la même lutte que la leur.

[…]

Vous savez ce que je déteste bien que parfois nous devons nous servir de ce terme ?

Je déteste la gauche qui essaye de se réinventer comme un nouveau socialisme démocratique , comme VDF. Je ne suis ni un socialiste, ni un démocrate.

Pourquoi ? D’abord “socialisme”. Je déteste ce terme, pourquoi ? Parce qu’aujourd’hui ça veut simplement dire : “Non. Nous ne sommes pas les méchants communistes et totalitaristes.”

Le socialisme est quelque chose que tout le monde est prêt à accepter.

Votre compatriote, [amazon asin=B001H6MKL8&text=Otto Weininger], a bien fait quand il a dit : ” Le socialisme c’est les aryens. Le communisme c’est les juifs. Oui, je suis pour le communisme.”

Le socialisme est simplement une mode générale de : ” Nous ne devrions pas être égoïstes. Nous devrions penser aux autres. ”

Tout le monde peut être socialiste. Ça n’a aucune signification. Je suis pour le communisme. Bien sûr, pas celui du XXème, mais peu importe.

Deuxième chose : La démocratie.

Je ne dénigre rien ici. Elle a eu son moment véritablement authentique.

Néanmoins, je pense que la démocratie est notre fétiche. Littéralement. Dans le sens strictement freudien : le dernier objet que l’on voit devant l’absence de pénis chez la femme.

La castration féminine ici serait ici les antagonismes sociaux. Et comment la démocratie fonctionne alors ?

Prenons l’exemple d’un film américain que je déteste, que je mets dans la liste de Goebbels.

Tous les hommes du président apparaissent vraiment critiques, c’est la gauche hollywoodienne : ” Oh mon Dieu ! Tous les États-Unis sont corrompus et même le Président. ”

Mais pourquoi après avoir regardé ce film, vous vous sentez si bien ? Parce que la magie est que nous nous disons que, tout de même, nous vivons dans une bonne société.

Par exemple, deux journalistes peuvent régler le compte des pires hommes politiques du monde. N’est-ce pas la preuve d’un grand pays ?

C’est ça la démocratie : ” Oui ! Bien sûr ! Les antagonismes mais nous avons la démocratie ! Nous pouvons tout régler avec. ”

Bien étendu la démocratie devrait être sûre. Mais aujourd’hui cela pose des difficultés.

Toute personne honnête sait bien que pour faire face aux problèmes d’aujourd’hui : nouvelles formes de racisme, d’apartheid, l’écologie, la biogénétique … La forme existante de la démocratie n’est pas suffisante.

C’est tout ce que je dis.

[Publié par l’Institut für die Wissenschaft vom Menschen le 6 mai 2015. Filmé à Vienne le 5 mai 2015. Traduit par Rudy Goubet-Bodart.]