Slavoj Žižek – Christianisme (de Pervert’s Guide to Ideology)

The Pervert's Guide to Ideology (2012) The Pervert's Guide to Ideology (2012)

[Transcription en dessous de la vidéo.]

Voilà ce qui fait que le christianisme est une exception.

Tout commence avec le livre de Job. Comme tout le monde le sait les choses ont mal tourné pour lui. Il a tout perdu : maisons, famille, possessions … Trois amis lui ont rendu visite et chacun des trois ont essayé de justifier ses malheurs. La grandeur de Job est qu’il n’a pas accepté ses significations plus profondes. Quand, vers la fin du livre de Job, Dieu lui-même apparait, il donne raison à Job : ” Tout ce que tes amis théologiens ont dit est faux. Tout ce que Job a dit est vrai. Il n’y a aucune signification aux catastrophes.”

Nous avons ici la première étape en direction de la délégitimation de la souffrance. Le contraste entre la christianisme et le judaïsme et le même que celui entre l’amour et l’angoisse. Le Dieu juif est celui de l’abysse du désir l’Autre. Des choses terribles se produisent et Dieu en a la charge, mais nous ne savons pas ce que le grand Autre veut de nous. Quel est le désir divin …

Pour désigner cette experience traumatique Lacan utilise l’italien : ” Che vuoi ? ” Qu’est-ce que tu veux ? Que veux tu de moi ? Il s’agit d’une question terrifiante.

Dans le Judaïsme il y a cette persistance de l’angoisse. Dieu reste cet énigmatique et terrifiant Autre.

Le christianisme résout cette tension à travers l’amour. Par le sacrifice de son fils, Dieu prouve qu’il nous aime. Il s’agit d’un événement imaginaire et sentimental qui résout cette terrible situation d’angoisse. Si nous voyons juste, le christianisme a alors été un renversement idéologique ou une pacification de la profonde et imposante idée juive.

Mais nous pouvons lire le geste chrétien d’une façon beaucoup plus radicale. C’est ce que nous montre la scène de la crucifixion dans le film de Scorsese. Ce qui meurt sur la croix c’est justement cette garantie du grand Autre. Le message de la christianisme est ici radicalement athéiste.

La mort du Christ n’est pas une affaire de rédemption ou de commerce, dans le sens où il souffre pour racheter nos péchés. Payer pour qui ? Pour quoi ? C’est simplement la désintégration du Dieu qui garantirait la signification de nos vies.

C’est le sens de cette fameuse phrase : ” Eli Eli Lama Sabachthani ” Père, pourquoi m’as tu abandonné ? Juste avant la mort du Christ, il y a ce que l’on appelle en psychanalyse, la destitution subjective. Totalement en dehors de l’identification à la dimension symbolique. Annuler, suspendre entièrement le filtre de l’autorité symbolique, le filtre du grand Autre. Évidemment, nous ne pouvons savoir ce que Dieu veut de nous. Parce qu’il n’y a pas de Dieu.

Voilà ce que Jésus Christ a dit, parmi d’autres choses : ” J’apporte le sabre non la paix. ” ” Si tu ne hais pas ton père et mère, tu n’es pas des miens. ” Bien sûr, cela ne va peut dire que vous devez activement haïr ou tuer vos parents. Je pense que les relations familiales ici tiennent pour les relations sociales et hiérarchiques.

Le message du Christ est : ” Je suis en train de mourir. Ma mort elle-même est une bonne nouvelle. ” Cela veut dire que vous êtes seul et que vous devez vous lever pour votre liberté. Sois dans l’Esprit Saint, soit rien d’autre que la communauté des croyants. Il est faux que la seconde venue du Christ serait comme son retour. Le Christ est déjà là quand les croyants forment une collectif d’émancipation.

C’est pourquoi j’affirme que la seule façon d’être athée et d’aller par le christianisme. Le christianisme est beaucoup plus athée que l’athéisme de tous les jours qui affirme qu’il n’y a pas de Dieu, mais qui retient tout de même une confiance dans le grand Autre. Qui peut être appelé la nécessité naturelle, l’évolution ou peu importe. Où nous, les êtres humains, sommes néanmoins réduits à une position au sein d’une harmonie globale …

La chose difficile à accepter est qu’il n’y a pas de grand Autre. Il n’y a pas de point de référence qui garantit la signification.

[Du film The Pervert’s Guide to Ideology. Traduction par Rudy Goubet-Bodart.]